La thérapie de l’ennui
| Ludo à Banff, 2015 |
Vous avez déjà fait connaissance avec l’ennui? Vous savez, l’ennui profond, l’ennui des
dimanches pluvieux et des rues désertes, l’ennui de la disette télévisuelle et
de la pénurie d’amis, l’ennui en temps de pandémie…Rien ni personne pour vous
tirer de cette torpeur anesthésiante.
On appelle ça l’ennui mortel, c’est peu dire. Les distractions futiles n’existent plus. Ne comptez pas sur un centre d’achat ni même
un complexe de cinémas pour fuir votre ennemi. Les terrasses sont de lointains
fantasmes. Boire un coup? À quoi bon quand on n’a que la solitude avec qui
trinquer.
Et c’est à cet instant précis, dans le puit sans fond de l’ennui,
que se révèlent mes peurs. Me gaver de séries Netflix ne fait qu’amplifier la
douleur sourde.
L’Hydre de Lerne, un monstre possédant plusieurs têtes,
surgit. Je suis planquée dans ma maison, les deux pieds sur la table du salon, et la
créature mythique vient me baver dans le cou.
WTF ??, direz-vous. Yep. Une bébitte avec qui on n’a pas
envie de piquer une jasette.
Les plus pragmatiques tendront la main et me donneront un précieux
conseil : lâche Netflix et va prendre l’air. J’ai déjà pigé le truc et je
fais obstruction à la bête en allant m’essouffler dans les rues de mon
quartier. Mais ce n’est pas suffisant.
Les temps sont durs et c’est normal de voir des serpents
mutants imaginaires. Avez-vous fait le décompte de ce qui vous affole, entre
deux pauses zen? Parce qu’il faut se le dire, c’est impossible de garder le cap
sur les mantras et la zen attitude. Il y a des moments où ça déraille.
Dans ma chaumière, c’est à trois heures moins quart que ça
déconne. Au beau milieu de la nuit, Ding! Bouton panique. Je suis prête à faire
le 9-1-1.
L’inventaire de la gratitude ne parvient pas à démonter cette mécanique infernale.
Je me sens vaine, d’une profonde inutilité. On parle d’une
armée au front et je ne peux pas m’enrôler. Du bois mort.
J’angoisse sur l’état de l’économie et la pérennité de tous
ces cafés, resto, boutiques vintages, que je fréquentais.
Je suis prisonnière d’une nouvelle logique, la distanciation
sociale. Enfermée dans une bulle de deux mètres avec rien d’autre que la
nostalgie pour me tenir compagnie. Dans le creux de ma main, je roule en boule quelques
souvenirs d’une autre époque : les grosses tablées, le bonheur compacte d’un
show rap au Gambrinus, la sueur de gym, les microbes dans les marchés aux puces.
Mais la phobie suprême, c’est l’avenir de mes enfants. Trois
jeunes adultes qui s’apprêtent à prendre leur envol dans le vrai monde du métro-boulot-dodo.
Il n’y a pas si longtemps, Ludo, Clo et Méika allaient se servir dans le buffet
à volonté des opportunités. Ils sont passé d’un « tout est possible »
à « tout est à rebâtir ».
Comment s’endormir quand tout s’effondre?
Scander « ça va bien aller » ne parvient pas à me
calmer. J’ai l’impression d’avancer avec une main sur les yeux, à la recherche
d’un réconfort hors de ma portée.
Sombrer dans l’ennui? L’ennui me fait oublier, c’est vrai, mais
l’ennui me tue. Je n’en peux plus du détournement de ma conscience devant mon écran
de télé ou les réseaux sociaux. Je n’en peux plus d’être fatiguée de me coucher
fatiguée.
Nous sommes bombardés de statistiques quotidiennes. Scrutés
lors de nos déplacements. On régule tout, même nos rituels familiaux, pourtant
si intimes. Le seul pouvoir qu’il me reste, c’est de rester ancrée dans mon
souffle.
Quand l'avion pique du nez, il reste un filet d'espoir, une bribe de logique. Enfile ton masque à oxygène en premier. Respire. Sécurise-toi. Viens au secours des autres ensuite.
Reprendre un semblant de stabilité. Reprendre le fil de
petits gestes.
Prendre soin de soi n’est pas une option lorsque je suis ballotté
dans cette mer démontée.
Je dois redevenir une île tranquille, un port rassurant.
Pour mes enfants, mes amis et tous ceux que j’aime.
Tromper l'ennui, retourner à la case départ. Respirer.
Tromper l'ennui, retourner à la case départ. Respirer.


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